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Le pseudo-café ne me valut qu'un pseudo-réveil.  Une douche ne fit guère mieux.  Je m'habillai et retournai au poste de pilotage, où Gus m'attendait.

- Je constate que tu as à nouveau apparence humaine, garçon. Excellent! On va enfin pouvoir se mettre à la tâche!

J'eus bien envie de lui répliquer qu'étant le capitaine c'était à moi de décider quand on se mettrait au boulot, mais, je le savais, je ne ferais que gaspiller ma salive. Je m'installai plutôt dans mon fauteuil et examinai l'image apparaissant sur l'écran principal de l'aviso: une vue d'ensemble de Lub-Docks.

Même à la distance où nous nous trouvions, je pouvais voir l'activité intense qui y régnait.  Étant un des cinq chantiers spatiaux principaux de l'Alliance, de nombreuses équipes se relayaient sans cesse pour accomplir tout le travail qu'on leur confiait.

- Grossissement vingt pour cent, Gus.

Sur l'écran principal, les éléments du centre de l'image parurent se rapprocher. Je distinguai aussitôt l'immense carcasse d'un croiseur lourd, qu'on était en train de monter. Près de lui, une grue spatiale, qui paraissait insignifiante en comparaison, y descendait un des énormes générateurs nécessaires au système de propulsion pulsionique. Des mouches semblaient virevolter tout autour.

- Grossis encore, tu veux, Gus?

Ces mouches étaient en fait des ouvriers, dans leur bulle. Je frissonnai. Mon métier comportait certains risques, mais il fallait être complètement fou pour travailler à bord de ces minuscules sphères transparentes que l'on disait fragiles comme du cristal. Chacune était munie de cinq ou six bras, équipés de mains mécaniques et autres outils bizarres.

Jamais je n'aurais porté le casque dont se coiffaient ces ouvriers. Ils étaient pleins de sondes et d'électrodes qui, par des branchements synaptiques, leur truffaient le cerveau. 

Présentement, les bulles guidaient l'immense générateur à bord du croiseur, le dirigeant vers son emplacement final.  À cause de l'apesanteur, les manipulateurs devaient littéralement le pousser à l'endroit où il devait aller. Il leur fallait travailler avec un ensemble parfait, sous peine de mettre un des leurs en situation précaire, le coinçant entre la masse du générateur et une paroi.

- Tu peux ramener le grossissement à vingt pour cent. Puis effectue un balayage vers la droite.

- Bien, mon capitaine, se moqua mon ordinateur de bord. Mais tu peux m'expliquer un peu ce que tu cherches? Pourquoi ne fonce-t-on pas dans le tas?

- Et ensuite?

Apparemment, il ne trouva pas de réponse. Les bulles redevinrent des mouches bourdonnant autour du générateur géant. Puis, l'image se déplaça vers la droite. Le croiseur lourd disparut lentement de l'écran holographique, pour être remplacé par une intense circulation, dans ce qui semblait constituer un passage entre différents sites de construction du chantier.

- Stop! Zoom-in!

Gus marmonna quelque chose d'inintelligible, avant de s'exécuter.

Un remorqueur parut sortir de l'écran pour se poser sur mes genoux. Je connaissais bien cet effet optique de l'écran holographique, mais il me saisissait toujours autant. À sa suite, le remorqueur traînait un autre monstre de l'espace, achevé celui-là. Sans doute l'emmenait-il hors du chantier, pour que son acheteur puisse en prendre possession. Il progressait très lentement. Trop lentement pour les dizaines de bulles, les navettes et les spatio-scooters qui le contournaient sans scrupule.

- Reprends le balayage.

De l'autre côté du passage, un nouveau chantier: un yacht partiellement monté. Un autre, plus loin. Et encore un autre. Comment allais-je trouver l'information que je recherchais dans cette jungle de métal? La réponse la plus évidente était: par l'informatique, bien sûr. Toutefois, il y avait un hic majeur. Même si Gus réussissait à se brancher au réseau du chantier sans déclencher le système d'alarme, il lui serait impossible d'accéder aux banques de données. De nos jours, avec la complexité des codes d'accès multiples et piégés, il était pratiquement impossible de pirater un système. Parfois, un crack qui avait bien du temps à perdre s'y essayait encore. Il ne se rendait jamais bien loin. Et lorsqu'on le prenait la main dans le sac, on lui offrait un gentil séjour dans une jolie clinique capitonnée. Quand il en ressortait, il ne savait plus faire la différence entre un ordinateur et une pastèque. Le piratage informatique était un des crimes les plus sévèrement punis.

- Qu'est-ce qu'on fait, garçon?

Bonne question.

- Écoute. On sait que Lub-Docks ont acheté le propulseur hyperspatial que nous recherchons. Un engin sortant d'Yssub, c'est le haut de gamme, le nec plus ultra. Pas le propulseur standard que l'on installe dans tous les yachts. Je suppose donc que c'est à la demande du client que Lub-Docks l'ont commandé à Yssub. Il s'agit maintenant de découvrir l'identité de ce client.

- Au moins, je sais ce que l'on cherche, maintenant, grommela Gus, en peignant sa barbe rousse de ses doigts.

- Tu as une idée, outre le réseau informatique?

- Non.

Je soupirai.

- À quoi m'a servi de t'expliquer ce que je cherche, alors?

- Par la Sainte-Barbe, garçon! Laisse-moi au moins le temps d'y réfléchir!

Et il se gratta intensivement la racine du nez. De toute évidence, il monopolisait une grande part de ses ressources à l'analyse du problème.

- Je ne vois qu'une solution, révélai-je au bout d'un instant: trouver un responsable des ventes.

- PAR LA SAINTE-BARBE! J'AI TROUVÉ! hurla Gus en sortant brusquement de sa méditation. Il faut dénicher un responsable des ventes!

Je levai les yeux au ciel, découragé. Ah! Elle était belle la technologie moderne!

- Bonne idée, Gus! Mais où?

- Je ne vois pas ce genre de personnages traîner par ici, garçon. Sûrement, il y a un bureau quelque part où ils se terrent.

Mon ordi fit appel à sa mémoire.

- Oui, effectivement, il y a un bureau... des bureaux, devrais-je dire... Ils sont localisés à l'intérieur d'un transporteur spatial, entièrement rénové pour l'occasion. D'après ce qu'on en dit, ce serait un petit chef-d'oeuvre de décoration intérieure.

- Beau travail, mon vieux! Et où se trouvent ces bureaux?

Un moment, Gus reprit le grattement de son nez.

- Un véritable labyrinthe, ce chantier! J'ai pu me brancher sur la fréquence de communication du remorqueur. Pour qu'il puisse se retrouver, le plan du chantier, avec ses incessantes modifications, lui est communiqué en continu. Mais je t'avertis tout de suite, ce ne sera pas de la petite bière que d'atteindre les bureaux.

- Je te laisse les commandes, vieux pirate, dis-je après un bref instant de réflexion.

- Enfin une décision sensée!

Il me paraissait logique de lui laisser le gouvernail. Ses réflexes étaient de beaucoup supérieurs à ceux de tout être humain. De plus, il aurait plus de patience que moi pour affronter toute cette circulation.

- Mais avant, prends rendez-vous pour moi auprès du responsable des ventes.

- D'accord, garçon!

- Avertis-moi si tu as un problème insoluble.

Et je quittai le poste de pilotage. Avec un peu de chance, le temps que mettrait Gus à conduire le Coup de pot jusqu'aux bureaux de Lub-Docks me donnerait l'occasion de récupérer une heure ou deux de sommeil.

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